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EQUIPES - Histoire et photos

In memoriam

Jean-Marie SERVANT (1947 – 2016)

Biographie

Jean-Marie SERVANT est né le 1er mai 1947 au Perreux. Receveur principal des Postes, son père était originaire de Haute-Loire; institutrice, sa mère était originaire du Cantal. Bien qu’auvergnat de souche il n’a jamais vécu en Auvergne, mais au gré des affectations professionnelles de son père, c’est à Montargis qu’il avait fait toute sa scolarité primaire puis ses classes de 6ème et de 5ème. La famille avait ensuite déménagé pour Poitiers, où il avait poursuivi ses études secondaires jusqu’au Baccalauréat, qu’il avait obtenu en 1964 (section mathématiques élémentaires). On ignore généralement qu’il avait alors fait aussi 10 ans de piano, qu’il jouait les nocturnes de Chopin, et qu’il était ceinture noire de judo…

Il s’était inscrit à l’Ecole de Médecine de Poitiers, où les cours étaient assurés à cette époque par des professeurs venant des facultés de Bordeaux, Tours et Paris. Ayant brillamment été reçu major au concours de l’externat, il avait poursuivi ses études à Paris.

C’est en première année de Médecine qu’il avait rencontré Cécile. Elle était restée à Poitiers jusqu’en 1968, année où elle l’avait rejoint à Paris et où ils s’étaient mariés. En 5ème année, ils avaient emménagé à la cité universitaire d’Antony. En 1971, il avait passé les concours d’Internat de Lyon et de Paris. Il avait fait sa première année d’internat en chirurgie ORL, d’abord à Versailles puis à La Pitié chez Sénéchal. Cécile lui avait donné un fils, Frédéric, en 1970, puis une fille, Valérie, en 1972. Ainsi chargé de famille, il avait été prioritaire au sortir de ses « classes » de Libourne pour effectuer son service national à l’hôpital d’instruction des armées de Bégin, à Saint Mandé, dans le service d’orthopédie du Pr Jean Mine. Il s’y était vu confier le secteur septique de l’aile Ouest flambant neuve, qui accueillait alors les blessés du Tchad. Guy Raimbeau, qui était son collègue dans l’aile Sud, se souvient de lui comme d’une sorte d’extraterrestre, parce qu’il passait tout son temps libre à apprendre le japonais et à faire des anastomoses porto-caves sur les rats du Fer à Moulin, bien avant évidemment qu’il y existe un laboratoire de microchirurgie.

Après un an de service national, il était parti au Japon en octobre 1973 pour 3 mois de stage linguistique, au terme desquels il avait été résident étranger dans le service de chirurgie plastique du Professeur Onizuka, à la faculté de médecine de Showa, à Tokyo. Ce stage de un an et demi l’avait profondément et durablement marqué pour le reste de sa vie.

Il y avait absorbé non seulement la langue (il savait lire, écrire et parler en japonais) mais encore la culture japonaise et sa philosophie, dont il parlait avec une profonde admiration. `

Il y avait appris le respect absolu et inconditionnel de la hiérarchie et des maîtres dans une société unicellulaire hyper structurée qui contrastait singulièrement avec la société française post soixante-huitarde.

Il y avait enfin absorbé la chirurgie plastique auprès de son maître Onizuka, qui lui avait appris la réparation des fentes labio-palatines . Cette sur-spécialité était restée pendant toute sa vie sa chirurgie préférée, et il la retrouvait avec un immense plaisir lors de ses missions au Niger. Il avait appris aussi la microchirurgie, qui débutait à peine dans le monde[1]. Il avait suivi patiemment l’entraînement « à la japonaise ». Tous les matins, sans un mot, il déposait négligemment sur le bureau du Pr Onizuka les dizaines de tubes de silicone qu’il avait anastomosé au laboratoire pendant la nuit. Tous les matins, sans un mot, Onizuka les balayait vers la poubelle d’un revers de main. Après quelques mois de ce rituel muet, un matin, au staff, le patron lui avait enfin confié son premier transfert microchirurgical libre, ce qu’il n’avait jamais fait avec un interne, surtout étranger…

De retour à Paris en août 1975, Jean-Marie Servant avait poursuivi ses stages d’internat :

  • D’abord à Saint-Louis, chez le Pr Dufourmentel. Il faut remarquer qu’à cette époque, le service de chirurgie plastique de Saint-Louis participait à la garde de chirurgie générale, et s’occupait de toutes les urgences chirurgicales, plaies du cœur comprises ! Jean-Marie Servant y avait eu pour Chef de Clinique Claude Le Quang, pionnier de la microchirurgie en France, qui commençait à décrire les premières séries de réimplantations digitales, les premiers transferts libres d’épiploon, d’œsophage, de 2ème orteil…
  • Il avait poursuivi à Bicêtre, en chirurgie générale chez le Pr Monod Broca, puis à Villejuif, en chirurgie carcinologique chez le Pr Cachin, et pendant un an chez le Pr Grellet en chirurgie plastique à l’hôpital Henri Mondor qui venait juste d’ouvrir ses portes.
  • Il avait terminé son internat en 1978 en chirurgie infantile à l’hôpital des Enfants Malades, chez le Pr Pellerin. Chaque fois qu’on lui confiait une greffe de peau totale inguinale, il en profitait pour disséquer les vaisseaux circonflexes iliaques superficiels et s’entraîner ainsi en cachette à réaliser des lambeaux inguinaux libres…

Il avait alors attendu sa place de clinicat à Saint-Louis pendant un an, qu’il avait occupé en étant attaché dans les services de chirurgie plastique des Enfants Malades, d’Henri Mondor et de Pontoise. Il en avait profité pour soutenir sa thèse de doctorat en Médecine à la faculté de Bicêtre sur l’« Etude de micro-anastomoses artérielles au microscope électronique à balayage ».

A l’exception de cette thèse, qui avait fait l’objet d’une publication dans le PRS[2] avec Ikuta, et dont le texte était réduit au minimum autour des photos, il n’avait ensuite pratiquement plus jamais rien écrit lui-même. Il préférait le bistouri au stylo…

Ayant débuté son clinicat en octobre 1979, il avait été avec Jean-Paul Réal à la fois un des deux derniers Chefs de Clinique de Claude Dufourmentel, et un des deux premiers Chefs de Pierre Banzet.

A la fin de son clinicat il avait brièvement fait fonction de « mono-appartenant », terme qui désignait alors les praticiens hospitaliers. Deux ans à peine après la fin de son clinicat, en octobre 1982, il avait été nommé Professeur Agrégé de Chirurgie Plastique, à l’âge de 35 ans.

A cette époque fantastique où la chirurgie plastique moderne se constituait, où on redécouvrait la vascularisation de la peau et où on décrivait pratiquement un nouveau lambeau par semaine, il était lui-même à la pointe de ce mouvement mondial, en inventant des stratégies nouvelles d’utilisation de ces lambeaux, qui avaient toutes pour but d’améliorer la fiabilité et la sécurité. Parmi toutes ses contributions, il faut citer les règles de prélèvement des lambeaux de grand dorsal en décubitus dorsal, la stratégie du « chausson aux pommes », celle de la boucle vasculaire, le sauvetage du lambeau chinois ponté par fistule artério-veineuse distale, l’excision cutanée systématique des curages ganglionnaires inguinaux, l’anastomose veineuse distale des lambeaux frontaux, l’anastomose en Y du pédicule thoraco-dorsal, etc. Il considérait chaque nouveau problème comme un défi chirurgical, qu’il se faisait un devoir de relever. Pour progresser, il recherchait les cas les plus difficiles, en repoussant à chaque fois d’un cran ses propres limites, à la fois pour les indications et pour les techniques. Finalement, il a ainsi déplacé très loin les limites de la chirurgie d’exérèse et de réparation, et contribué de façon majeure à façonner la chirurgie plastique française actuelle.

Il avait rempli les fonctions de Secrétaire général de la Société Française de Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique (SFCPRE) pendant 4 ans, de 1989 à 1993, après Pierre Banzet, et avant Claude Le Quang. A cette époque, la SFCPRE n’avait pas encore son petit « O » après le « S », et elle siégeait dans le bâtiment historique des Bains de l’hôpital Saint-Louis.

Fin avril 1993, il avait subi une lourde intervention cardiaque à l’hôpital Henri Mondor, avec en particulier une valve mitrale mécanique qui le condamnait aux anticoagulants pour le reste de ses jours. Il s’en était remarquablement remis, malgré toutes les complications qui sont traditionnellement réservées au corps médical et qui ne l’avaient pas épargné. En 1995, une hémorragie interne était ainsi brutalement survenue dans les suites jusque là simples d’une colectomie pour sigmoïdite… Il avait encaissé tout cela sans broncher, et toutes ces lourdes expériences personnelles l’avaient renforcé dans son estime chaleureuse et inconditionnelle du corps des aides soignantes hospitalières.

Après avoir été son adjoint pendant treize ans, il avait succédé à Pierre Banzet à la chefferie de service de Saint-Louis en novembre 1995.

Chacune de ses interventions chirurgicales était à la fois une leçon et un spectacle. Le bloc opératoire était un temple, et l’intervention une liturgie sacrée et silencieuse. L’infiltration au sérum adrénaliné et les rugines tranchantes d’Obwegeser étaient ses procédés de dissection habituels. L’échec n’était pas une option en microchirurgie, et tout devait avoir été prévu pour l’éviter et y faire face le cas échéant, avec des stratégies comportant deux coups d’avance. Aussi brillant théoricien que brillant chirurgien, il a captivé et formé à Saint-Louis des générations d’internes et de chefs de clinique, à qui il a transmis une partie de son esprit de rigueur, d’exigence et d’excellence dans les moindres détails. Tous lui en sont aujourd’hui profondément reconnaissants.

En 2008 il avait été distingué au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur. Malgré l’insistance de ses amis, il n’avait toutefois jamais voulu que cette décoration lui soit remise. En revanche, il avait été très fier d’avoir été nommé en 2000 Professeur de chirurgie plastique à l’université de Showa, à Tokyo. Une quinzaine d’internes japonais s’étaient alors régulièrement succédé à Paris, dans son service, pour des stages de trois mois à deux ans.

Il était aussi très fier de son titre de citoyen nigérien, qui lui avait été décerné avec un passeport à la suite de son engagement personnel intense de plusieurs années à Niamey, dans le cadre de missions humanitaires organisées par Médecins du Monde.

Profondément affecté par le décès en octobre 2009 de sa petite-fille Adèle, il était parti au Japon pendant une année sabbatique pour retrouver l’esprit, la culture et les valeurs de sa jeunesse. Peu après son retour, il avait démissionné de ses fonctions de chef de service en septembre 2010.

Un accident vasculaire cérébral survenu le 30 mars 2012 lui avait définitivement interdit toute activité professionnelle en lui laissant une hémiparésie séquellaire gauche. Devant lutter aussi contre une leucémie chronique, découverte quelques années auparavant, il avait alors renoncé à toute vie sociale pour se consacrer à sa famille et à ses petits-enfants.

Il s’est éteint à l’hôpital Necker le 29 décembre 2016 à l’âge de 69 ans.

 

L’homme.

C’était un séducteur, qui ne laissait personne indifférent. Si la majorité des gens qu’il rencontrait était immédiatement fascinée par ses qualités exceptionnelles, il en inquiétait d’autres. Il faut bien reconnaître en effet qu’il savait parfois aussi se montrer odieux, en particulier et paradoxalement avec les personnes qu’il aimait le plus. Il cultivait en outre une apparence rugueuse et se dispensait de presque toutes les conventions sociales relatives à l’habillement et à la politesse. Son comportement quotidien contrastait parfois de façon surprenante avec son admiration des valeurs japonaises. Comme l’avait dit Talleyrand en parlant de Napoléon, « Quel dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé !... ».

Mais tous ceux qui ne s’arrêtaient pas aux apparences et aux conventions découvraient que derrière le chirurgien exceptionnel se cachait un homme exceptionnel.

Son intelligence était prodigieuse, ce qui lui permettait certes d’analyser et de comprendre les choses à la vitesse de l’éclair pour en extraire l’essentiel, mais ce qui l’isolait aussi malheureusement beaucoup. Situé à l’extrémité droite de la courbe de Gauss, il n’avait en effet pas beaucoup d’interlocuteurs à la mesure de son génie !

Devant un problème difficile et a priori insoluble, il utilisait ce qu’il appelait « la pensée flottante », c'est-à-dire qu’il disait y penser sans y penser pendant plusieurs jours, et il finissait toujours par trouver une solution brillante. C’était incroyable.

Contrairement à la majorité des hommes, il utilisait pleinement et constamment les deux moitiés de son cerveau. Son côté gauche rationnel et analytique, et son côté droit intuitif et affectif, étaient chacun développés au plus haut point. Il avait en particulier une sensibilité à fleur de peau. L’injustice et la misère du monde l’affectaient profondément, au point de lui faire venir les larmes aux yeux lorsqu’il les évoquait. Il utilisait toute son intelligence pour essayer de les réduire. Tel était par exemple le cas du noma. Toutes les dernières années de sa vie professionnelle avaient été consacrées à l’analyse en profondeur des mécanismes et des conséquences de cette terrible maladie pour en déduire les solutions chirurgicales les plus adaptées. Il les mettait lui-même en œuvre à Niamey au cours de ses missions humanitaires avec Médecins du Monde. La façon dont il surmontait l’effroyable complexité de ce problème, l’originalité et la pertinence de ses indications opératoires, qui étaient très loin des recettes habituellement convenues et publiées en la matière, et surtout la beauté magique du résultat de toutes ses interventions étaient stupéfiantes et admirables.

Il était fondamentalement bon, foncièrement honnête et incroyablement généreux. Signalons simplement à cet égard qu’il avait lui-même financé, sur ses fonds propres, et pendant toute une année, le séjour à Paris de deux chirurgiens nigériens venus se former à la chirurgie plastique.

Son talent chirurgical lui avait valu de fréquenter beaucoup de célébrités de ce monde, mais c’était aussi et surtout l’ami des petits, des humbles et des sans-grades. Ses infirmières et ses aides-soignantes sont là pour en témoigner, aussi bien que ses patients. Quelle qu’ait été la nature de l’intervention, il se sentait responsable de chacune des personnes qu’il avait opérées, et passait les visiter au moins une fois par jour. Après leur sortie, c’est lui qui assurait aussi personnellement toutes ses suites opératoires. Le nombre des personnes dont il a sauvé la vie, prolongé ou transformé l’existence se compte par milliers.

« Auprès de lui les chirurgiens étrangers en formation se sentaient moins étrangers » a écrit le Président de la Société marocaine de chirurgie plastique.

Cet auvergnat de naissance avait l’esprit aussi vaste que la Terre. Tout le monde connaissait son amour de l’Asie en général, et du Japon en particulier, son amour de l’Afrique en général et du Niger en particulier, son amour de l’Amérique du Sud en général, et du Brésil en particulier… Bref, il n’y avait finalement que le monde anglo-saxon et ses règles normatives dominantes qu’il évitait soigneusement… sauf peut-être pour piloter des avions, ce qu’il savait aussi faire, évidemment. Il était à la fois en dehors du système et à sa fine pointe.

A l’opposé de sa rigueur chirurgicale, son bureau à Saint-Louis était un véritable capharnaüm, où s’entassaient les objets les plus divers et où se succédaient dans une noria incessante les marchands africains avec leurs valises. L’histoire du monde et de ses grandes civilisations se retrouvait dans sa collection d’objets anciens, qui était à géométrie variable en fonction de l’état de ses finances, et qui n’était au fond qu’un prétexte à la fois pour échanger des idées avec les personnes de toutes les cultures, et pour appliquer son intelligence à les analyser dans le temps, dans l’espace et leur contexte. Il savait captiver tous ses auditeurs au plus haut point par la présentation et l’explication de statuettes Dogons, de masques chinois, de silex taillés sahariens ou de haches précolombiennes, sur lesquels il était capable de parler pendant des jours entiers. De la même façon, l’ordinateur de son bureau, placé juste à côté de la porte d’entrée, était un piège où il se tenait en permanence pour attirer tous ses visiteurs. Il leur montrait ses photos chirurgicales ou ses photos d’objets, qui n’étaient encore qu’un prétexte d’échanges. C’était un grand conteur et un vrai séducteur, presque un hypnotiseur.

Avec cet homme d’exception disparaît un des derniers grands maîtres de la chirurgie plastique française, qu’il a puissamment contribué à façonner dans sa forme actuelle, et qui en connaissait pratiquement tous les aspects, de la tête aux pieds, de l’adulte et de l’enfant, de la reconstruction à l’esthétique…

 

Marc Revol

Merci à Cécile Servant pour son aide précieuse et pour ses corrections.

 


[1] C’est en 1973 que Rollin K Daniel, alors jeune interne en stage en Australie chez O’Brien, avait publié, sous son nom, le premier transfert microchirurgical d’un lambeau inguinal libre au pied, réalisé la nuit, à l’insu de son patron. C’était l’époque des premières mondiales et de la testostérone…

[2] Servant JM, Ikuta Y, Harada Y. A scanning electron microscope study of microvascular anastomoses. Plast Reconstr Surg. 1976 Mar;57(3):329-24.

 
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